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dont il est ici question ? « Qui a-t-elle épargné?

qui n'a-t-elle pas outragé? Encore si ses traits » ne fussent tombés que sur de mauvais citoyens, » sur un Cléon, un Hyperbolus, un Cléophon, si l'on pourrait le souffrir ; mais qu'un homme tel

que Périclès, après tant d'années de ser» vices rendus à son pays, dans la guerre et dans » la paix, soit insulté sur le théâtre et noirci » dans des vers satyriques,' cela est aussi indév cent que si, parmi nous, Nævius ou Cécilius s avaient osé injurier Caton le censeur ou Scipion » l'africain. »

Ce n'est pas que je prétende ôter au théâtre son influence sur l'esprit public, influence étouffée sous le despotisme, et par conséquent précieuse aux états libres. Je veux au contraire la rendre plus puissante et plus utile, en substituant à la diffamation personnelle, qui peut menacer également le vice et la vertu, et qui est d'ailleurs à la portée du plus médiocre écrivain, une espece de censure dramatique qui suppose à la fois, et plus de talent, et plus de morale , et qui est en même tems susceptible d'un plus grand effet. Je dis aux poëtes : Peignez en caracteres généraux les amis et les ennemis de la chose publique : si vos caracteres sont bien conçus et bien prononcés, les individus y rentreront d'eux-mêmes; ils

viendront se placer comme des têtes dans un cadre, et les spectateurs y mettront les noms. Car il y a une conscience publique, qui ne ment pas plus que celle des individus ; et quand les hommes sont rassemblés, cette conscience parle si haut , qu'il n'y a point de pouvoir au Monde qui puisse lui imposer silence , pas même (et l'histoire nous l'atteste ), pas même les soldats de Néron.

Il faut ,, au reste, que cette vérité ait été bien généralement sentie , puisque vers le tems d'Alexandre, et lorsqu'Athenes, avec moins de puissance, conservait encore sa liberté, tous les vices de l'ancien théâtre furent entiérement proscrits par l’animadversion des lois, qui ne permirent plus dans la comédie, que des noms et des sujets de fiction. Ce fut celle-là

que

les Romains imiterent; car il est à remarquer que le gouvernement de Rome, qui laissa passer

les

satyres de Lucilius, où les citoyens les plus puissans étaient attaqués, regarda cette liberté comme infiniment plus dangereuse sur le théâtre. Il n'y permit jamais aucune satyre personnelle, et n'admit dans les jeux publics d'autre comédie que celle de pure invention

, comme elle était alors chez les Grecs. Il ne paraît pas que la sévérité romaine se fût accommodée

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des insolentes facéries d'Aristophane, ni que les censeurs eussent souffert qu’un bateleur usurpât la plus redoutable de leurs fonctions, celle de noter les citoyens répréhensibles.

Un autre genre de licence qui fut commun au théâtre des deux nations, ce fut d'y faire de leurs dieux l'objet des plus sanglantes cailleries et des plus violens sarcasmes. Nous verrons tout à l'heure, dans l’Amphytrion de Plaute, comment Mercure parle de Jupiter et de lui-même. Nous avons vu, dans Euripide, les dieux assez souvent exposés au ridicule ; c'est bien pis encore dans Aristophane'; et quoi qu’on dise pour expliquer cet excès de tolérance dans une ville comme Athenes, où les tribunaux montraient une sévérité si terrible dans les affaires de religion, il n'en ese pas moins vrai qu'une des plus grandes difficultés qui se présentent dans la recherche des mours anciennes, c'est celle de concilier d'un côté tant d'indifférence, et de l'autre tant de rigueur sur le même objet ; Alcibiade , rappelé de l'armée de Sicile, où il commandait, pour se purger d'une accusation d’impiété envers les dieux, et ces mêmes dieux yilipendés sur la scene devant tout un peuple qui ne faisait qu'eni rire. Ce n'est pas assez d'établir une distinction entre les dieux de la religion et

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ceux de la fable, entre les dieux des prêtres et ceux des poëtes : on ne peut

nier

que cette distinction ne soit fondée à un certain point; mais qui nous apprendra en quoi elle consistait ? qui marquera l'intervalle entre ce qu'il fallait respecter er ce qu'on pouvait mépriser ? C'est cette mesure qui nous manque absolument, et sans laquelle cependant nous ne pouvons nous rendre compte de rien. L'on conçoit bien que toutes les traditions des poëtes pouvaient n'être

pas

des articles de foi; mais pourtant les dieux de la mythologie sont, à beaucoup d'égards, les mêmes dans l'histoire. Bacchus avait dans les temples et dans les cérémonies publiques, les mêmes attributs que lui donne Aristophane quand il le joue dans sa comédie des Grenouilles. Ni Euripide, ni lui, ni Plaute, ne disent nulle part ni ne font entendre qu'il faille distinguer les dieux dont ils se moquent, de ceux que

l'on doit révérer; et ces auteurs, qui étaient dans l'usage de faire tant de confidences aux spectateurs, ne leur ont jamais fait celle-là.

Ce n'est pas non plus une solution plausible de rapprocher, comme on a fait, ces impiétés et les farces religieuses de notre premier chéâtre, er ces mysteres où, comme dit Boileau, l'an jouait les Saints , la Vierge et Dieu par piété.

les représen

Cela prouvait seulement la grossiere ignorance d'écrivains qui n'avaient nulle envie de se moquer de nos mysteres, mais qui en parlaient du même ton que les prédicateurs de ce tems. En effet, le même goût régnait dans la chaire et sur les tréteaux. On n'en savait pas davantage alors, et la Passion était prêchée dans l'église, et jouée à la Foire dans un jargon également ridicule. Mais quand les dieux de l'antiquité furent bafoués sur la scene , c'était dans le siecle des beaux-arts et dans un tems de lumieres : ce n'était pas simplicité, c'était moquerie; et l’une ne ressemble pas à l'autre. La meilleure raison qu'on en donne, c'est que tations dramatiques avaient pris naissance dans les fêtes consacrées à Bacchus, et qu'un des caracteres, un des priviléges de ces fêtes, c'était de

permettre tout ce qui pouvait faire rire. Des

paysans

barbouillés de lie pouvaient, du haut de leurs charriots roulans, dire des injures à tout le monde , sans qu'il fût permis de s'en plaindre, à peu près comme dans nos mascarades du carnaval on permet à la populace de se moquer des passans. Les Romains eurent des saturnales où régnait la même licence. On croit que les spectacles chez les Grecs, conservant l'esprit de leur institution, furent long-tems affranchis de toute regle, et que l'on convine que,

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tout

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