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n'en ont point, fourmillent de fautes de toute espece : il est impossible à un homme de lettres d'en lire vingt lignes sans y trouver presqu'à chaque mot l'ignorance ou le ridicule. Mais ceux qui sont moins instruits, s'accoutument à ce mauvais style, et le portent dans leurs écrits ou dans leur conversation; car rien n'est si naturellement contagieux que les vices du style er du langage, et nous sommes disposés à imiter, sans y penser, ce que nous lisons et ce que nous entendons tous les jours. Ce n'est pas ici le moment de porter jusqu'à la démonstration ce qui est assez prouvé pour quiconque a un peu réfléchi : je m'écarterais trop de mon objet, et celui-là est assez important pour être un jour traité à part. C'est alors qu'on sentira que les gens

de lettres ( et toutes les fois que je me sers de ce terme je n'entends jamais par - là que ceux qui méritent ce nom ), que

les
gens

de lettres ne doivent être taxés ni d'humeur ni d'exagération lorsqu'ils annoncent un si grand mépris pour ces malheureuses rapsodies, devenues l'aliment de la multitude. On verra que ceux qui les composent, ignorent le plus souvent la valeur des mots dont ils se servent, ne savent pas même construire une phrase ni dire ce qu'ils veulent dire, prodiguent au hasard des mots techniques qu'ils n'entendent

pas,

qui a rapport

pas, et le style figuré dont ils n'ont pas la premiere idée. C'est dans les journaux que vous trouverez des combats polémiques, ce qui signifie des combats combattans. Pourquoi ? c'est que le journaliste ne savait pas que polémique venant d'un mot grec, Tonspos, qui signifie guerre, veut dire au propre ce

à la

guerre, et par extension au figuré, ce qui a rapport à la dispute : ainsi l'on dit des écrits polémiques, le genre polémique, une dissertation polémique. Il avait lu tous ces mots-là sans savoir ce qu'ils signifiaient, et il a mis, à tout hasard, des combats polémiques. Ailleurs vous trouverez qu'il faut voir cette actrice dans un rôle plus conséquent , pour dire dans un rôle plus important. Il faut pardonner aux garçons marchands de la rue Saint-Denis de vous dire, en vous montrant une étoffe : Ceci est plus conséquent, et de croire que conséquent est synonyme de ce qui est de conséquence. Mais n'est-ce pas une ignorance ignominieuse, dans un homme qui écrit, de se méprendre si grossiérement sur un mot si connu? Quel homme bien élevé ne sait pas que conséquent signifie ce qui est d'accord avec soi-même dans toutes ses parties? Quand une proposition est réguliéremenr déduite d'une autre, elle est conséquente : un homme est conséquent lorsque sa conduite est d'accord avec Cours de littér. Tome II.

V

ses principes, quand ses actions sont d'accord avec ses paroles , ses démarches avec 'ses intérêts , et dans le cas contraire il est inconséquent. Le peuple, qui corrompt toajours le langage parce qu'il n'en sait

pas tes principes, a trouvé plus court de dire conséquent pour de conséquende ; des écrivains igno

rans l'ont répété, et par une suite de cet esprit d'imitation dont je parlais tout à l'heure, des gens -mêmes qui devraient bien parler, font tous les jours la même faute.

Dutre l'impropriété des termes, il assigne quelques autres causes de l'obscurité qu'il faut éviter dans le style , comme l'usage fréquent des mots vieillis ou écrangers, ou particuliers à quelque province ; l'embarras des constructions, la longueur des phrases, qui fait oublier à la fin ce qui a été mis au commencement ; la concision affectée et excessive, qui retranche des mots nécessaires en voulant ôter le superflu. Quant à la correction, il recommande fort sagement de ne pas s'en

occuper jusqu'au degré de scrupule, que nous nommons dans notre langue, purisme. Cette sévérité vérilleuse qui se défend certaines 'irrégularités que le langage familier a introduites même dans le style soutenu, est un défaut dans l’éloquence et un ridicule dans la conversation. C'est un travers où tombent quelques

provinciaux qui, voulant faire voir qu'ils parlent bien, montrent seulement qu'ils ne connaissent pas cette aisance et ce naturel d'expression, l'un des caracteres particuliers de la bonne compagnie de la capitale, et qui est à proprement parler l’arbanité du langage, comme elle était autrefois l'atticisme dans Athenes. Quintilien rapporte à ce propos, que Théophraste fut reconnu pour étranger par une marchande d'herbes de cette ville; et comme on demandait à cette femme à quoi elle s'en était aperçue : C'est , dit-elle, qu'il parle trop bien. Il conclut

que

la diction de l'orateur doit être telle que les gens

éclairés l'approuvent et que les ignor tans l'entendent.

Il vient enfin aux ornemens du discours, aux figures, grand sujet pour les rhéteurs, mais donc il ne convient de traiter didactiquement que dans un livre fair exprès, et qui ne doivent nous fournir ici que quelques observations sur leur origine, leur usage et leur abus. Il ne s'agit pas en effet de recommencer notre rhétorique, et de plus, il faut l'avouer, c'en est bien la partie la plus frivole, Quand on veut expliquer cette nombreuse nomenclature, rien ne ressemble plus à la leçon de M. Jourdain, à qui l'on enseigne gravement de quelle maniere il ouvre la bouche pour faire un 0,

La catachrese, et l'hyperbate, et la synecdoche, er l'antonomase, ces monstres des classes, épouvantail des enfans, sont à peu près comme leurs poupées,

qu'ils trouvent creuses en dedans quand ils les ont déchirées. N'est-on

pas bien avancé, lorsqu'on sait qu'en disant l'orateur romain au lieu de Cicéron, on fait une antonomase , c'est-à-dire, qu'on met une qualification à la place d'un nom propre; que

lorsqu’on dit les mortels au lieu des hommes, on faic une synecdoche, parce qu'on prend le plus pour le moins; que lorsqu'on dit une feuille de papier, on fait une catachrese ou un abus de mots, parce qu'on applique par extension au papier le mot de feuille, qui ne convient qu'aux végétaux ? Tous ces noms scientifiques donnés aux différentes modifications du langage, n'apprennent ni à mieux parler ni à mieux écrire, et ne peuvent occuper avec quelqu'utilité, que ceux qui veulent faire une analyse métaphysique des différens procédés d'une langue , soit que le besoin, ou la commodité, ou l'agrément les ait fait naître, soit que les passions et l'imagination les aient employés pour ajouter à la force de l'expression. Par exemple, si l'on dit une feuille de papier, c'est évidemment par nécessité : le mot propre manquant pour l'objet, l'on a eu recours à ce qui en approchait le plus, et

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