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la difficulté. Avec Diderot, il suffisait d'être athée; avec Voltaire, d'être incrédule; et ni l'un ni l'autre ne suppose un grand effort d'esprit. Aussi Voltaire écrivait-il que l'Europe était peuplée de philosophes. La belle peuplade! Mais, d'un autre côté, Diderot gémissait qu'on eût tout gáté eru laissant en place le grund Étre; et il fallait voir avec quel froid. dédain on prononçait ce mot de grand Étre!

Au reste, si Diderot y avait déjà renoncé quand il écrivit sa Lettre sur les aveugles, le passage que vous allez entendre est inexplicable. Si l'on dit que ce n'est qu'une ironie, quoi de plus inepte qu’une ironie qui ressemble si parfaitement à la persuasion ? Et s'il a voulu paraître persuadé, en a écrivant contre sa pensée, quoi de plus odieux qu'une hypocrisie qui n'a pas même d'objet, puisque rien ne l'obligeait d'être hypocrite. C'est à propos de la mort de ce fameux Saunderson, dont les dernières paroles furent celles-ci : Dieu de Clarke et de Newton , ayez pitié de moi ! Et un moment auparavant il avait passé en revue, avec un théologien anglais, le docteur Holmes, toutes les objections contre l'existence de Dieu , qui leur avaient paru ce qu'elles sont, ins utenables. Sur quoi Diderot dit à sa dame : «Vous voyez, ma» dame, que tous les raisonnemens qu'il venait » d'objecter au ministre n'étaient pas même ca» pables de rassurer un aveugle. Quelle honte

» pour des gens qui n'ont pas de meilleures rai» sons, qui voient, et à qui le spectacle étonnant » de la nature annonce, depuis le lever du soleil » jusqu'au coucher des moindres étoiles, l'exi» stence et la gloire de son auteur! Ils ont des » yeux dont Saunderson était privé; mais Saun» derson avait une pureté de moeurs et une ini genuité de caractère qui leur manquent. Aussi » vivent-ils en aveugles; et Saunderson meurt » comme s'il eût vu. La voix de la nature se fait » entendre suffisamment à lui à travers les orga» nes qui lui restent, et son témoignage n'en sera » que plus fort contre ceux qui se ferment opiniâ» trément les oreilles et les yeux. »

Quand les prédicateurs chrétiens, d'accord avec les livres saints, ont attribué l'aveuglement de l'esprit, en matière de religion, à la corruption du cour, nos philosophes les ont traités de calomniateurs, et ont vomi contre eux les plus furieuses invectives; et voilà que l'un de ces philosophes tient exactement le même langage! Qu'en dire et qu'en penser? Tout à l'heure l'argument tiré de l'ordre de la nature visible était nul pour un aveugle, et à présent il a sulli pour se faire entendre à Saunderson, qui est né et mort aveugle! Diderot, dans cet ouvrage, est très-décidément matérialiste; n'était-il pas encore athée ? Il est bien difficile de séparer l'un de l'autre; car si la matière est nécessaire; Dieu ne l'est pas. Que devons

nous donc croire? Judica illos, Deus. Passons à un autre ouvrage.

SECTION IV.

L'Interprétation de la Nature, et les Principes de Philosophie

morale.

Quand l'Interprétation parut en 1754, un journaliste estimé, Clément de Genève, en parla ainsi :

« C'est un verbiage ténébreux, aussi frivole » que savant.... Il n'est presque intelligible que » lorsqu'il devient trivial. Mais celui qui aura le » courage de. le suivre à tâtons dans sa caverne, » pourra s'éclairer de temps en temps de quelques. » lueurs heureuses. »

Ce jugement est juste dans tous ses points. Jamais la nature n'a été plus cachée que quand Diderot s'en est fait l'interprète. Il eût suffi, pour s'y attendre, de la prétention du titre. Ce mot d'interprétation suppose d'abord qu'il y a énigme; et, en effet, la nature en est une dont le mot n'est connu et ne peut l'être que de son auteur : c'est ce qui a été avoué de tous ceux qui auraient eu le plus de moyens pour y pénétrer, si cela eût été donné à l'homme. Mais il ne faut pas attendre tant de modestie d'un écrivain qui débute par ces

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* Auteur des Cinq années littéraires.

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mots : Jeune homme, prends et lis. On eut raison de s'en moquer, et les amis de l'auteur eurent tort de vouloir les justifier. Quand on va parler de la nature, il faudrait descendre du ciel pour avoir droit de dire : Prends et lis. De plus, ce n'est pas à la jeunesse qu'il convient d'adresser particulièrement des méditations sur la nature : ce n'est pas l'étude de cet âge, qui ne peut encore s'y préparer que de loin. La philosophie, d'autant plus circonspecte qu'elle a plus médité, n'a pas ce ton impérieux d'un inspiré , ni cet air d'exaltation prophétique. On la permet aux poëtes, oui : c'est à eux de rendre des oracles, ceux de l'imagination, leur divinité, qui sont sans conséquence, et dont on ne croit que ce qui amuse. Cette espèce de délire est même nécessaire aux poëtes pour se mieux persuader leurs fictions, et nous les rendre plus sensibles. Mais ce qui est chez eux l'enthousiasme de l'art n'est qu'emphase et morgue dans les spéculatifs. Les encyclopédistes prirent constamment ce ton pour un signe de superioté. Il n'y en a point de plus facile à prendre; c'est celui qui est propre aux charlatans: comment pourrait-il être celui des sages ? Il n'y en a point qui soit plus familier à Diderot : c'est un des travers qui le caractérisent. Il prend pour une force de style l'arrogance des paroles, qui, loin de la suppléer, ne saurait même s'y joindre sans la gâter. Il insulte le lecteur, et c'est un mauvais signe :

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c'est désespérer de le 'convaincre. Qu'arrive-t-il? On veut être imposant, et l'on n'est que ridicule, surtout quand un titre tel que celui de l'Interprétation forme avec l'ouvrage le contraste le plus complet, et ne conduit qu'à une métaphysique quelquefois ingénieusement conjecturale, toujours très-hasardée, et souvent inintelligible : c'est la substance de ce livre.

Je passe sur ce qu'il donne lui-même pour des conjectures et des hypothèses en physique. C'est l'affaire des savans, et, quoiqu'il les débite parfois avec autant de confiance que si c'étaient des prophéties, je n'ai pas ouï dire que, depuis quarante ans qu'il les a publiées, elles aient jamais rien produit. Je ne m'arrête qu'à quelques idées éparses dans cet ouvrage sans plan et sans méthode, et dans lequel le faux, qui est de l'auteur, contredit souvent le vrai qui est aux autres. Quelquefois aussi ce vrai acquiert sous sa plume un . degré d'énergie qui est celui de son talent, comme dans ce morceau sur les bornes de l'esprit humain, qu'ailleurs il a l'air de ne pas reconnaître. « Quand on vient à comparer la multitude infi» nie des phénomènes de la nature avec les bornes » de notre entendement et la faiblesse de nos or» ganes, peut-on jamais attendre autre chose de » Ja lenteur de nos travaux, de leurs longues et » fréquentes interruptions, et de la rareté des » génies créateurs, que quelques pièces rompues

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