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et plus excusable. On peut encore savoir gré à la reconnaissance, qui a pu dicter les éloges outrés qu'il prodigue à madame de Warens , et qui n'empêchent pas que le détail des faits, démentant les exagérations de phrase , ne laisse voir une femme très - commune, bonne par faiblesse, facile par tempérament ou par inconsidération, également accessible à tous les aventuriers et à tous les projets, qui la ruinent également. Rien ne ressemble moins à un ange ni à une merveille; et quand on ne connaît pas Rousseau, on ne revient pas de surprise, de voir avec quel sang-froid il nous représente tout à coup cette femme jusque-leste dans les bras de ses domestiques, et trouvant tout simple d'y être, comme lui-même le trouve aussi fort simple, à raison des principes et des arrangemens qu'elle a cru devoir se faire. Pensez un moment à tout ce que Rousseau dit ailleurs, et avec beaucoup de vérité, de l'opinion qu'on doit avoir de toute femme qui a renoncé aux vertus propres à son sexe, la pudeur et la modestie ; et vous conviendrez qu'il faut être aussi voué à l'inconséquence et aux contradictions que l'est d'ordinaire Jean-Jacques, pour nous faire de...............................

on

Sur les Confessions.

« Je sens mon cour, et je connais les hommes. »

Il suffit de lire Rousseau avec quelque attention pour voir combien il connaissait peu les hommes. Il ne connaissait pas même l'homme en général, puisqu'il affirme que l'homme est bon; ce qui certainement est une sottise, même en mettant la religion à part, et ne raisonnant que selon la philosophie naturelle : je l'ai' prouvé ailleurs. A l'égard des hommes considérés individuellement, observez ce qu'il en dit : il les croit tous méchans et très-méchans dès qu'ils ont alarmé son orgueil ou ses défiances. La manière dont il peint ceux qu'il a le plus fréquentés n'est rien moins que d'un bon observateur. Il trade en bon satirique quelques gros traits ; il ne saisit pas la physionomie. J'ai connu la plupart d'entre eux, Diderot, d'Alembert, Grimm, etc. Je puis assurer qu'ils restent encore à peindre après qu'on a lu Rousseau. Son seul talent, dans ce genre, consiste dans quelques morceaux passionnés de son Héloïse; c'est là seulement qu'il a quelquefois connu l'homme, c'est-à-dire, la passion extrême, qui est à peu près la même dans tous les hommes : c'est qu'il avait de l'imagination, comme il en faut à l'écrivain et au romancier, mais très - peu de bonne philosophie et très-peu de bonne logique, quand il ne raisonne pas d'après les autres.

« Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai » vus; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux » qui existent. Si je ne suis pas mieux, au moins » je suis autre. »

Ceci n'est autre chose qu'une prétention à l'originalité, et une prétention outrée, comme toutes celles de Rousseau. S'il eût été plus philosophe, il aurait senti par combien d'endroits il n'était pas autre que la plupart des hommes. Il n'avait de particulier que le degré de talent et l'excès d'orgueil. La bizarrerie dans les manières ne rend point un homme autre; car il y a mille façons d’être bizarre dans l'ordre social, qui suppose des convenances usuelles. On n'est véritablement autre que par un caractère qui tranche, tel que celui de Caton, d'Aristide, de Catinat. Généralement la vertu est ce qu'il y a de plus original parmi les hommes , parce que l'homme vertueux est celui qui a le moins de semblables ; c'est pour cela qu'on a dit avec raison que les vrais chrétiens étaient des hommes singuliers. La susceptibilité de l'orgueil, portée jusqu'à la démence, ne saurait s'appeler une originalité, sans quoi toute espèce de folie en serait une. A ce genre de folie près, voyez si Rousseau, même d'après ses Confessions, n'est pas un homme très-commun. Qu'y a-t-il en effet de plus commun que toutes les petites passions, vaines ou basses , qu'il développe avec une complaisance dont j'ai expliqué ailleurs le principe ? Ce qui serait original, ce serait d'avoir été au-dessus de ces passions-là, comme ont été quelques hommes.

Quand Rousseau arriva en Angleterre, où les hommes sont plus connus, plus observés qu'ailleurs, et moins ressemblans les uns aux autres, il excita d'abord une grande curiosité. Elle fut bientôt satisfaite, et fit place à l'indifférence anglaise, qui a beaucoup de l'air du dédain, souvent sans en avoir l'intention. L'homme fut apprécié en un moment, et le résultat de l'analyse ne donna qu’un grand fonds de vanité. Rousseau, que la curiosité flattait, fut mortellement blessé de l'indifférence, et y vit sur-le-champ une conspiration. Il prit dès lors tout le pays dans l'aversion la plus complète. Un Anglais , homme de sens , lui adressa dans les papiers publics un petit avis fort sage , mais d'autant plus inutile. Vous avez cru, lui dit-il, que vous fixeriez notre attention, parce qu'il y a en vous quelque chose d'original. Chez nous, c'est un mérite perdu : les originaux courent les rues ; il y en a tant, qu'on n'y prend pas garde. Pourquoi s'occuperait-on de vous plus que d'un autre?

« Et puis, qu'un seul te dise, s'il l'ose : Je fus » meilleur que cet homme-. »

Cette parole, adressée à l'Éternel, est certainement le nec plus ultra de l'orgueil humain: on ne connaît rien de cette force. Mais Rousseau oublie qu'au jour du jugement dernier, où il se transporte en idée , il n'y aura plus d'illusion, que la con

science sera un miroir pur, et que chacun s'y verra tel qu'il fut. Ainsi la vertu s'y trouvera naturellement (et Dieu l'a promis) le juge du vice, et la sagesse le juge de la folie, et les condamnés n'auront rien à répondre. Combien d'hommes alors, que Rousseau méprisait peut-être, seront ses juges... et les miens !

« Chacun d'eux jeta son coeur dans le premier » qui s'ouvrit pour le recevoir. »

Quel style! C'est ce détestable abus des figures, dont les philosophes donnèrent les premiers modèles dans des ouvrages qui d'ailleurs ont du mérite; c'est cette enflure et cette recherche puériles qui ont achevé dans ce siècle l'extrême corruption du goût, par la malheureuse facilité d'imiter un genre qui en impose à tous les sots.

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Ce serait une chose également curieuse et intéressante de suivre, dans tout le cours de la vie de Rousseau, les rapports de son caractère avec ses ouvrages, d'étudier à la fois l'homme et l'écrivain, d'observer à quel point l'humeur et la misanthropie de l'un a pu influer sur le style de l'autre, et combien cette sensibilité d'imagination, qui dans la conduite fait si souvent ressembler l'homme à

1 Extrait du Mercure de France, 5 octobre 1778.

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