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Nihil est in intellectu, quod non priùs fuerit in sensu , « Il n'y a rien dans l'entendement, qui n'ait été auparavant dans les sens,» a distingué l'objet, l'organe, la perception et le jugement, qui, bien loin de tout donner à la matière et aux sens , les a dépossédés de ce qu'on leur attribuait faussement; a enseigné, ce dont personne ne doute aujourd'hui, que toutes nos sensations, la couleur, l'odeur, la saveur, le froid , le chaud, ne sont, ni dans les corps, qui n'en sont que l'occasion, ni dans nos sens, qui n'en sont que les véhicules , mais dan la faculté pensante, qui en a la perception. Dans cette savante théorie de Locke , trèsingénieusement développée par notre Condillac, l'auteur du Système de la Nature a pris ce qui lui convenait, sans indiquer même où il l'avait pris; mais, au lieu d'une faculté pensante, d'une âme immatérielle , chez lui c'est le cerveau, l'organe intérieur, ce qu d'autres philosophes ont appelé sensorium commune, qui seul a toutes les perceptions. Il ne s'aperçoit pas ou ne s'embarrasse pas des conséquences de cette doctrine, qui vont l'arrêter tout court, dès qu'on l'aura fait ressouvenir que nous ne sommes encore ici qu'au commencement des facultés humaines, et qu'en supposant avec lui que les ébranlemens de l'organe

? Cela n'est pas vrai, comme on va le voir d'après Locke; il fallait dire , qui n'ait passé par les sens.

intérieur soient des perceptions, tout homme va rester sans action quelconque; car il ne suffit pas de percevoir, il faut combiner les rapports de ces perceptions, et en former des jugemens dont nos, actions soient la conséquence ; et c'est ici que le matérialiste ne peut plus que balbutier et déraisonner. Comment en effet concevoir que le cerveau, qu’une membrane, un tissu spongieux, en un mot, une particule de matière quelconque forme des jugemens ! Le sens intime y répugne: tout homme de bonne foi doit l'avouer. Pourquoi mon cerveau jugerait-il plutôt que mon pied ou ma main? Pourquoi tel morceau de matière serait-il capable de raisonner plutôt qu'un autre ? Le tissu cellulaire a-t-il plus de rapport avec le raisonnement et la pensée que mes nerfs, mes muscles, mes fibres, etc. ? Je conçois fort bien comment toutes les parties de mon corps sont affectées, ébranlées, modifiées par les corps étrangers qui ont des rapports avec le mien; mais personne ne me fera jamais comprendre par quel privilege mon cerveau raisonnerait, quand mon oreille ne raisonne pas. C'est ici que Locke triomphe, et j'y renvoie ceux qui voudront se convaincre.

Sur J.-J. RoUssEAU.

Dans l'ordre naturel, les hommes sont tous égaux devant Dieu, dont ils sont tous les créatures; égaux

par les mêmes imperfections et les mêmes besoins, par les mêmes droits à ses bienfaits, à raison de sa souveraine bonté, qui se doit également à tout ce qui tient de lui l'être et la vie; égaux par les mêmes tributs d'hommages, de reconnaissance et d'amour que des enfans doivent à leur père.

Dans l'ordre social, qui n'est qu'une conséquence nécessaire de la nature de l'homme, créé essentiellement sociable , les hommes sont égaux entre eux, en ce sens qu'ils ont tous les mêmes, droits d'être également protégés par les lois générales, expressément ou tacitement consenties par tous pour assurer à tous la jouissance paisible de leurs avantages naturels ou acquis, de leurs propriétés légitimes, des fruits de leur industrie, en un mot, de tout ce que l'intérêt commun maintient par la force commune contre les violences particulières. Quelque forme et quelque nom qu’ait pris cet ordre social, quel que soit le gouvernement adopté pour en être la garantie, que sa constitution soit plus ou moins monarchique, plus ou moins républicaine, ou, en d'autres termes, qu'elle se rapproche plus ou moins, suivant les convenances de territoire et de population, soit du pouvoir d'un seul, soit du pouvoir de plusieurs, soit du pouvoir du plus grand nombre; telle est, en tout état de chose, la seule égalité sociale et politique. Jamais il n'y en eut, et jamais il ne put y en avoir d'autre. L'histoire de

tous les siècles n'offre aucune exception à ce principe, fondé sur la nature et l'expérience; et, ce qui est plus fort pour le temps où j'écris, la seule nation qui, depuis le commencement du monde, ait appris de sa philosophie à méconnaître cette vérité, a été forcée d'y revenir, au moins en théorie, et de consigner dans un acte constitutionnel cette définition de l'égalité ?, comme elle s'est crue obligée de proclamer et d'afficher, à la fin du dix-huitième siècle, qu'elle reconnaissait un Étre supréme.

Hors de là tout est nécessairement inégalité. Le sens commun en convenait, comme on convient d'un fait évident. La raison exercée pouvait y voir et y voyait plus ou moins une disposition admirable de la Providence pour le plus grand bien possible. Il appartenait à un sophiste tel que Rousseau de rechercher les causes de cette inégulité , et non pas pour développer celles qui se présentaient d'elles-mêmes à la réflexion, non pas pour expliquer un ordre réel et nécessaire , subsistant avec des abus nécessaires, dans un monde nécessairement imparfait: c'étaient là des notions trop vieilles et trop communes de la sagesse humaine rendant hommage à la sagesse divine. Rousseau n'a vu dans cette inégalité, qui est l'or

? « L'égalité consiste en ce que la loi est la même pour tous, soit qu'elle protége, soit qu'elle punisse. » Constitution de 1795.

dre essentiel du monde physique et moral, qu'un désordre accidentel, ouvruge de l'homme pravé par la société et la civilisation. · L'éloquence facile des lieux communs, et l'enthousiasme insensé qu'elle peut inspirer au vulgaire des lecteurs, ne m'en imposent en aucune manière. Je sens comme un autre le mérite de bien écrire; mais j'en apprécie la valeur relative, subordonnée à celle des choses, au degré de difficulté, et aux effets qui en résultent. On sait assez qu'en aucun temps je n'ai partagé, à l'égard de Rousseau, le fanatisme populaire. Je savais ce qui le produisait, avant même d'avoir pensé à ce qu'il pouvait produire. Je ne craignis nullement de le heurter, lorsqu'il était dans toute son effervescence, au moment où il tirait une espèce de force religieuse du respect qu'on a toujours et qu'on doit avoir pour la tombe qui vient de s'ouvrir ". Si elle n'ensevelit pas avec l'homme ses erreurs et ses fautes, elle sollicite d'abord l'intérêt pour le talent qui n'est plus, et réclame les honneurs qu'on lui doit. Je ne blessais aucune de ces bienséances , que je sentais. Je rendis tout ce qui était dû à la mémoire encore récente d'un homme que je reconnaissais pour un des plus éloquens écrivains du dix-huitième siècle; mạis j'indi

1 Dans un article du Mercure, en 1778, deu de temps après la mort de Rousseau. ..

XVIII.

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