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ment prononcé, n'est que l'accent de la rage; et bientôt il n'y a plus à en douter, car cet accent éclate : Puissent tous ces malheureux , etc. Insensé! suffit-il de s’indigner contre l'oppresseur pour légitimer tout dans l'opprimé? Si nous n'avions que le crime à opposer au crime, le poignard à l'injure, et le massacre à l'usurpation, où en serait le monde? A ce qu'il était dans l'enfance des sociétés, au seul empire de la violence; et c'est toi qui veux nous y ramener! — Je suis l'ami des Noirs. — Non, tu es l'ennemi de leurs maîtres. - Je veux punir les maîtres et venger les esclaves. - Tu as tort; il faut délivrer ceux-ci et éclairer ceux-là, tu feras le bien de tous : autrement, tu ne réussiras qu'à les perdre les uns par les autres. Quoi! ces esclaves sont sous la verge, et tu leur mets le fer à la main! C'est là tout ce que sait ta philosophie? Ma raison n'aurait pas même besoin de ma religion pour m'apprendre à ne pas combattre le mal par le mal, mais à vaincre le mal par le bien; et c'est ainsi que je ferai tomber la verge sans aiguiser le fer, que je ferai du maître un homme sans faire de l'esclave un assassin , que j'appellerai la justice sans déchaîner la vengeance. La vengeance! Et n'en connais-tu pas les effets ? Ne sont-ils pas toujours plus ou moins récipro#ques ? Ces esclaves tueront, et ils seront tués; ils incendieront les terres, et ils mourront de faim; ils raviront l'or de leurs maîtres, et s'extermine

ront en se le disputant. N'auras-tu pas fait un bel ouvrage!.... Hélas! il est consommé. Ton voeu sacrilége est rempli; et si tu ne l'as pas vu, les flammes de SaintDomingue, et ces vastes embrasea mens dont la lueur est venue à travers l'Océan épouvanter l'Europe, les cris de tant de victimes, aussi nombreuses, et plus peut-être que tu ne pouvais le désirer, ont pu du moins, apprendre, même à tes successeurs et à tes disciples, quel bien ton humanité pouyait faire au genre humain.

Le genre humain , vous le savez, messieurs, est l'emphatique et hypocrite refrain de tous ces écrivains qui lui ont fait tant de mal; et voilà encore Diderot qui nous demande s'il vaut mieux avoir servi une patrie qui doit finir , que le genre humain qui durera toujours ; et il ajoute gravement que c'est un grand problème à résoudre. Problème de charlatan, grands mots qui ne signifient rien ! S'il s'agit d'écrits, quand les tiens seront bons et utiles à ta patrie, ils le seront pour tout le monde, car les principes du bien sont partout les mêmes, ainsi que les principes du vrai; et quant au reste, tu n'es pas chargé de servir le genre humain , mais ta patrie, à qui tu appartiens immédiatement, et dont les droits sur toi sont les premiers. De plus, celui qui sert sa patrie par ses talens et ses vertus sert l'humanité par le meilleur de tous les moyens, le bon exemple. Mais quand on affecte d'étendre si loin de soi la sphère de ses devoirs, c'est pour n'en remplir aucun; et celui qui oppose le genre humain à sa patrie ne se soucie réellement ni de l’un ni de l'autre. Rhéteurs sophistes ! désormais faites-nous donc grâce de votre genre humain, il en est bien temps. Ne voyez-vous pas qu'on ne peut plus en être dupe depuis qu'on en est si las ? Depuis que le genre humain a eu chez vous son orateur en titre d’office (Clootz ), croyez-vous pouvoir aller au delà? La mesure est au comble , et il faut enfin que vous renonciez au genre humain , comme le genre humain renonce à vous.

Mais il était bien juste que Diderot, qui était loin d'y renoncer, donnât ses leçons aux ÉtatsUnis d'Amérique , dont l'indépendance venait d'être reconnue dans l'honorable traité de paix conclu par Louis XVI avec l’Angleterre, vers le temps où le philosophe écrivait son livre ; et il était juste aussi que ces leçons ne fussent autre chose que des lieux communs, dont le fond est aussi vague et aussi obscur que le ton en est pédantesque. Je n'en citerai qu'un trait, l'un des plus susceptibles de ces pernicieuses applications dont la révolution était digne de s'emparer. « Qu'ils ». songent que la vertu couvre souvent le germe de » la tyrannie. Si un grand homme est long-temps » à la tête des affaires, il y devient despote. » Il fallait dire : Il y peut devenir. « S'il y est peu de » temps, l'administration se relâche et languit » dans une suite d'administrateurs communs. ». Voilà le mal des deux côtés. Un homme de sens eût indiqué le moindre. des deux ou un moyen terme. Mais le philosophe a dit ce que tout le monde sait , et vu ce que tout le monde peut voir; il a fait sa tâche. Ne lui en demandez pas dayantage : les révolutionnaires, ses disciples, feront le reste; et, pour prévenir l'abus de tout pouvoir , ils ne reconnaîtront que celui du peuple, qui ne peut jamais être que celui de la force, et par conséquent celui du mal.

Mais voulez-vous savoir tout ce qu'il doit à Sénèque ? Voici le résultat des obligations qu'il croit lui avoir, après l'avoir lu : « Il me semble que j'en >> vois mieux l'existence comme un point assez in» signifiant entre un néant qui a précédé et le » terme qui m'attend. » Si ce terme n'est pas aussi le néant, quoi de plus absurde que d'appeler insignifiante la vie qui décide d'un avenir sans terme ? Mais s'il est clair que, pour l'auteur et pour le sens de la phrase , le terme est ici le néant, quelle philosophie et quelle morale! Pourquoi la chercher dans Sénèque où elle n'est pas? Diderot n'avait obligation de son athéisme qu'a lui – même. Ailleurs il se rend plus de justice , quand il nous fait cet aveu remarquable : « J'ai » dit assez d'absurdités en ma vie pour m'y con» naître. » J'accorde la majeure, et je nie la conséquence. C'est comme si l'on disait : J'ai l'esprit

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assez faux pour avoir le jugement bon. Mais ceJui-là serait fort conséquent qui dirait à Diderot : Si tu reconnais que tu t'es si souvent trompé, pourquoi donc es-tu toujours si sûr de ton fait ? Si tes erreurs avouées ne te servent à rien, l'aveu n'est plus une excuse; il n'est qu'une accusation de plus. Mais aussi est-il de bonne foi? Hors le mal que Diderot avait dit autrefois de Sénèque, qu'a-t-il rétracté? Il ne s'est donc repenti que quand il avait eu raison : c'est une modestie heureuse et exemplaire.

Au reste, il ne nous laisse aucun doute sur la sienne. Les quarante dernières pages de son livre sont consacrées à son panegyrique. — Fait par lui-même?- Pas tout-à-fait, du moins à ce qu'il proteste. Il nous dit : « J'inclinais à laisser la dis» pute où elle en était, quand je reçus les obser» vations suivantes. Je proteste qu'elles ne sont » pas de moi, » J'avoue que cet énoncé est trèsplaisant, et qu'il est difficile de ne pas rire d'un homme qui vous dit sérieusement : « Je proteste » que les observations que j'ai reçues ne sont pas » de moi. » Rien ne ressemble plus à l'embarras du mensonge; et pourtant ce n'est ici que celui de l'amour-propre, car je sais en effet qu'elles ne sont pas de lui. « Si je les publie, ajoute-t-il, c'est » peut-être un peu par vanité, quoique le seul » motif que je m'avoue, ce soit d'opposer entre » eux les différens jugemens qu’on a portés de

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