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Et des philosophes, flatteurs de Louis XV, ne pardonnent pas à des poëtes et à des orateurs, panegyristes d'un Louis XIV"! Il me semble pour. tant que la poésie et l'éloquence doivent être moins sévères que la philosophie, et que la postérité a mis quelque différence entre ces d'ux princes. Mais aussi ne yoyons-nous pas que jamais les poëtes et les orateurs du siècle passé aient contredit ni rétracté leurs hommages. Mais Diderot, qui, même en 1760, lorsque l'opinion publique était aussi défavorable à Louis XV qu'il fût possible, l'avait encore comparé à Trajan, dans sa Lettre au père Berthier, dix ans après le peignit sousles traits de l'imbécile Claude, dans la Vie de Sénèque,

Cette Lettre au père Berthier sur le matérialisme, dont je vais parler tout de suite, puisque je l'ai nonimée, avait pour objet de faire entendre que c'était une pure vision que de penser qu'il y eût en France des matérialistes. Ils en étaient appareinment disparus, du moins aux yeux de l'auteur; car il avait écrit, quelques années auparavant, que le monde en était plein, ainsi que ďathées et de spinosistes : ce sont ses termes. Mais qu'importe? Un bon philosophe, vous vous

? Dès la fin de 1788, et avant que tout frein fût rompu, on imprima, dans une brochure qui parut partout, que Louis XIV n'était qu'un faquin. Il n'en fallait pas davantage pour annoncer tout l'esprit de la révolution.

en souvenez, ne voit jamais que l'intérêt du moment; et alors celui de Diderot, qui voyait son Encyclopédie attaquée dès sa naissance par le père Berthier, principal rédacteur du Journal de Trévoux, était de tourner en ridicule le jésuite, qui avait la simplicité de voir les choses comme elles étaient. Cette brochure satirique, qui se traine pesamment d'un bout à l'autre sur un fond d'ironie uniforme et froid, fait voir que l'auteur ne maniait pas la plaisanterie plus habilement que la louange. Tout le sel de cet écrit consiste à traiter dérisoirement de matérialisme toutes les figures de diction où l'on passe du moral au physique; et l'auteur qui prenait sans doute cette idée pour une trouvaille dans le genre plaisant, compose un vocabulaire de trente pages de ce qui ne devait pas en contenir une;.car qu'y a-t-il de plus insipide qu'une même forme d'ironie, fûtelle bonne, si prolixement répétée? Mais de plus, où est la finesse, où est l'esprit, d'appeler son adversaire matérialiste lui-même, parce qu'il a parlé d'objets qui raniment tout le feu d'un auteur? « Quoi! c'est vous qui mettez le feu en place » de l'âme? » Ce genre de facétie pourrait faire rire dans une scène d'Arlequin philosophe; mais, dans un écrit dont l'objet est d'ailleurs sérieux, revenir cent fois à de pareilles turlupinades! quelle pitié! Le trait le plus fort, c'est d'adresser au père Berthier, comme exemples de métaphores, des apostrophes telles que celles-ci : Vous raisonnez comme une pantoufle; vous êtes une cruche,! une tête à perruque, etc. Cela n'est-il pas bien ingénieux? Ce n'est pas tout-à-fait le goût des Provinciales ni des excellentes lettres polémiques de Racine contre Port-Royal; mais ce Pascal est un fanatique, et Racine un dévot; et il n'a été donné qu'à la philosophie de nos jours d'ennoblir les grosses injures et de consacrer les platitudes : c'est un de ses droits exclusifs, et tout est bon pour la bonne cause.

Ge même Berthier, au reste, que Voltaire et Diderot ont injurié à l'envi l'un de l'autre, sans que jamais il ait paru s'en apercevoir, a laissé dans l'Europe une réputation généralement avouée de savant critique, de bon écrivain et d'homme vertueux. Mais qu'est-ce que tout cela pour nos philosophes , quand on a le malheur d'être chrétien?

SECTION II.

Des pensées philosophiques.

Nous avons vu Diderot théiste avec Shaftesbury, en 1745 : trois ans après, il avait déjà fai un grand progrès, et il en fit depuis bien d'au= tres. Il n'était plus que déiste quand il donna les Pensées philosophiques. (La différence de ces deux mots, non pas étymologique, mais usuelle

dans le langage des écoles, c'est que le théiste admet l'existence de Dieu comme premier fondement d'une religion et d'un culte public; et le déiste, en admettant le premier fondement, rejette une religion et un culte public. ) Ce petit livre, de cinquante pages, fut le premier ouvrage de Diderot qui fit du bruit dans le monde. La part qu'avait eue l'auteur au Dictionnaire de més decine, et quelques essais de mathématiques et de philosophie morale ne l'avaient guère fait con naitre que des savans. Cet opuscule fut lu même des femmes, parce qu'il était court, et marqua, parce qu'il était hardi. Alors ce genre d'esprit avait au moins le piquant de la hardiesse, qui faisait oublier son extrême facilité. Cette facilité tient surtout à ce que le vulgaire des lecteurs, dès que vous attaquez ce qui est établi, vous dispense à peu près de preuves : il ne leur faut que des objections. Diderot avait éminemment le premier relief de ce genre d'écrire, le ton tranchant, qui est une autorité pour les ignorans, comme la raison pour les gens instruits. C'est dans ces Pensées que l'on commence à reconnaître la nature et les défauts du talent de l'auteur : un esprit vif, mais qui ne conçoit que par saillies, et qui hasarde beaucoup pour rencontrer quelquefois; un style qui a du nerf, mais qui laisse trop voir l'effort; des idées, mais plus souvent des formes gratuitement sentencieuses pour ce qu'il y a de plus

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commun, ou impératives pour ce qu'il y a de plus absurde.

Il débute ainsi : « J'écris de Dieu. Je compte » sur peu de lecteurs, et n'aspire qu'à quelques » suffrages. Si ces Pensées ne plaisent à personne, » elles pourront n'être que mauvaises; mais je » les tiens pour détestables, si elles plaisent à tout » le monde. »

Cette dernière phrase, si singulièrement énigmatique, est ici d'autant plus remarquable, que, dans le reste de l'ouvrage, le style est assez clair, et que l'auteur n'avait pas encore fait de l'obscurité un des caractères du sien, qui l'a fait nommer le Lycophron de la philosophie. Comment un livre peut-il être détestable parce qu'il plaît à tout le monde ? Je le laisse à deviner à ceux qui sont dans le secret de cette manière d'écrire. Ce qu'il y a de vrai, c'est que ce petit recueil est comme bien d'autres, quoiqu'il y en ait peu d'aussi courts : parmi ces Pensées il y en a de vraies et de fausses, de raisonnables et de folles, d'ingénieuses et de plates. L'auteur commence par l'éloge des passions, et redit en prose assez médiocre ce que Voltaire avait dit en fort beaux vers dans ses Discours sur l'homme. Mais Diderot, comme il lui arrive le plus souvent, a outré ce qu'il voulait renforcer, et il manque, dès les premières Jignes, de cette mesure qui est de devoir en philosophie bien plus qu'en poésie. Voltaire avait

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