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que toute science a ses obscurités, n'a-t-elle plus ses démonstrations ? Quelle marche que celle de nos sophistes ? Ils se vantent de nous avoir appris à douter , et ils mentent; car c'est Bacon, c'est Descartes, qui ont été les vrais précepteurs du doute raisonnable. Quant à eux, en deux mots, affirmer d'autant plus qu'il y a plus à douter, douter d'autant plus qu'il y a plus de raisons d'affirmer, c'est là tout ce qu'ils nous ont appris. ::

Que d'erreurs en quatre lignes de Diderot! Et il faut des pages pour les détruire. Oui; et l'on a tort de s'étonner quelquefois de cette disproportion : elle tient au principe fécond que j'ai exposé ci-dessus, à la nature de l'ordre et du désordre, et à leurs conséquences, opposées comme leurs propriétés. Pour Dieu, tout est bien facile, et le mal seul est impossible. Pour nous, le mal est toujours aisé en comparaison du bien; nous n'ordonnons rien qu'avec travail, et nous désordonnons d'emblée. Les matériaux de l'édifice, qu'on élève et ceux de l'édifice qu'on détruit sont les mêmes : on détruit en quelques jours, et il faut des années pour construire. Vous renversez par terre une planche d'imprimerie en une minute; pour refaire la feuille , il faut souvent plusieurs journées. Le métier de sophiste est de brouiller les idées et les mots, comme des caractères d'imprimerie jetés pêle-mêle. Et ne faut-il pas du temps pour tout remettre à sa place? Heureusement cę

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n'est pas un temps perdu; mais ce qui en serait un, ce serait de percer l'obscurité d'une foule de passages de l'Interprétation, où Diderot, en accumulant les généralités à perte de vue, paraît ne s'être rendu inintelligible que par une puérile affectation de profondeur. Tel est celui-ci, où il nous enseigne la véritable manière de philosopher : « Ce serait d'appliquer l'entendement à » l'expérience, l'entendement et l'expérience aux » sens, les sens à la nature, la nature à l'expé» rience des instrumens, les instrumens à la re» cherche et à la perfection des arts.» Je ne sais pas si quelqu'un sera tenté de se servir de cette manière de philosopher: il faudrait commencer par l'entendre, et malheur à celui qui croirait l'avoir entendu. Ce que je sais, c'est que par la suite Diderot lui-même, qui plus d'une fois a fait des aveux de cette espéce, convint qu'en relisant cet ouvrage il ne l'avait pas toujours compris, et que, sur quelques endroits semblables à celui-là, qu'un jeune adepte se vantait devant lui d'entendre fort bien, il lui dit : Vous avez donc plus d'esprit que moi, car je vous avoue que je ne les entends pas.

Au reste, de ce ténébreux sublime il descend tout de suite au grotesque, et termine ainsi son fastueux galimatias : « Et l'on jetterait les arts » au peuple, pour lui apprendre à respecter les » philosophes. »

Quoi! vous riez, messieurs ! Vous n'êtes pas frappés de respect devant ce style imposant! vous ne sentez pas la beauté de ce majestueux dédain! Jeter les arts au peuple comme on jette des ordures ? « Tenez, pauvre peuple, voilà ce qui vous » appartient. Notre philosophie est trop au-des» sus de vous; nous la gardons. Les arts sont trop » au-dessous de nous; nous vous les jetons : ra» massez. » Grand merci, philosophe. Je suis peuple ici, et je ramasse. Mais, messieurs, ils n'ont pas toujours été si fiers; c'est de Voltaire surtout qu'ils apprirent depuis à jeter au peuple leur philosophie même, en la mettant à sa portée à force de libertinage, d'impiété grossière, d'obscenité et de dépravation; et, pour cette fois, c'étaient bien des ordures, en effet, qu'ils lui jetaient. Vous savez trop combien de gens les ont ramassées, même sans être peuple : et moi qui vous parle, j'en avais bien ramassé quelque chose; mais c'est pour cela même que je me fais un devoir de les fouler aux pieds devant vous et devant le monde entier.

Avant de quitter cet ouvrage, encore un échantillon, s'il vous plaît, de ce pompeux fatras dont il est rempli, qui n'eût trouvé que des rieurs dans le siècle du goût et du bon sens, et ne pouvait trouver des admirateurs et des apologistes que dans ce siècle de philosophie. L'auteur prétend bien justifier l'obscurité qu'on lui reprochait; et l'on ne peut s'y prendre mieux, car sa justification en est un modèle. Obscurum per obscurius.

« S'il était permis à quelques auteurs d'être » obscurs, dût-on m'accuser de faire ici mon apo» logie, j'oserais dire que c'est aux seuls métaphy- » siciens proprement dits. Les grandes abstrac- »- tions ne comportent qu'une lueur sombre; l'acte » de la généralisation tend à dépouiller les con» cepts de tout ce qu'ils ont de sensible. A mesure » que cet acte avance, les spectres corporels s'é» vanouissent, les notions se retirent peu à peu » de l'imagination vers l'entendement, et les idées » deviennent purement intellectuelles. Alors le - » philosophe spéculatif ressemble à celui qui re» garde du haut de ces montagnes dont les som» mets se perdent dans les nues : les objets de la :) plaine ont disparu devant lui; il ne lui reste :» plus que le spectacle de ses pensées, et que la » conscience de la hauteur à laquelle il s'est élevé, » et où peut-être il n'est pas donné à tous de le 1) suivre et de respirer. » .

Je le crois, et descends bien vite de la montagne , afin de respirer de la terrible phrase et de la conscience de la hauteur, dont je suis tout essoufflé. Mais si du haut de sa montagne Diderot avait été capable d'entendre quelque chose, je lui aurais humblement représenté d'en bas que Locke et Condillac sont bien des métaphysiciens proprement dits , et n'ont point réclamé le privilége d'être obscurs, parce qu'ils n'en avaient pas besoin. Je lui aurais demandé comment des notions qui ne peuvent être que dans l'entendement peuvent se retirer vers l'entendement; ce que c'est que des spectres corporels, puisque tout spectre est fantastique et n'a point de corps, et ce que font les corps et les spectres à la métaphysique, qui ne considère point les corps ni les spectres.... J'allais lui faire encore bien d'autres questions; mais il était sur sa montagne, oceupé du grand acte de la généralisation, du spectacle de ses pensées et du dépouillement des concepts. Je crois que nous ferons bien de l'y laisser, et de passer à un autre ouvrage, les Principes de morale.

C'est un petit traité fort court, et qu'on pourrait appeler élémentaire, s'il était mieux pensé et mieux rédigé. Il parut en 1745, avant les Pensées, et ne fit pas à beaucoup près le même bruit, parce qu'il était infiniment moins scandaleux. L'auteur semblait alors essayer à la fois ses opinions et son talent, et je n'en fais ici mention que parce que j'y ai retrouvé des erreurs pernicieuses, qui annonçaient déjà un ennemi des bons principes, et qui furent alors peu remarquées dans une série très-commune de propositions générales, tirées de tous les cahiers de philosophie que l'auteur pouvait avoir lus.

L'inexactitude et la confusion habituelle des idées et des mots se remarquent partout dans cet

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